Histoire de La Grappilleuse :
un aperçu

La « Société La Grappilleuse, Maison de vieux à Neuchâtel » a été fondée le 25 novembre 1910 dans un contexte social en mutation. La mendicité ayant été combattue depuis longtemps, étant mal vue par la société et mal vécue par les personnes concernées, des « maisons de vieux » commencent à être fondées un peu partout en Suisse. Elles répondent à un réel besoin et permettent aux plus démunis d’acheter des objets plutôt que d’avoir recours à la mendicité, tout en garantissant l’anonymat tant des acheteurs que des donateurs. Au moment de la fondation de La Grappilleuse, de telles boutiques (« maisons de vieux » ou « Brockenhäuser ») existaient déjà dans plusieurs villes suisses, notamment à Bâle, Zurich, Lausanne et, plus près de Neuchâtel, à La Chaux-de-Fonds, où la Glaneuse avait ouvert ses portes en 1907. Elle servira de modèle à la constitution de La Grappilleuse.

Deux personnes ont joué un rôle particulièrement important pour la fondation de celle-ci : D’une part, Julie de Bosset, née en 1834. Elle a fait « l’offre de mettre à la disposition d’une entreprise d’utilité publique et de bienfaisance une somme de deux mille francs pour contribuer à la création d’un magasin de vieux destiné à recevoir du public les vêtements et objets usagés et de les revendre aux familles peu aisées après les avoir désinfectés et remis en état » (procès-verbal de la séance constitutive de La Grappilleuse du 25 novembre 1920, reproduit dans La Grappilleuse, Nouvelle Revue Neuchâteloise numéros 107 – 108, 27e année, automne/hiver 2010, p. 11). D’autre part, Carl Russ-Suchard, né en Prusse en 1838. Russ-Suchard est connu comme patron de la fabrique de chocolats Suchard, entreprise qu’il a hissé au premier rang du marché mondial du chocolat. En tant que franc-maçon convaincu, l’action sociale lui tient à cœur. Ainsi, il soutient ou crée de nombreuses institutions charitables (colonies de vacances, crèche, dispensaire, …), en plus d’offrir aux employés de la fabrique Suchard les meilleures conditions d’emploi envisageables à l’époque. Autour de Russ-Suchard se réunit un « comité d’initiative » qui fonde la société « La Grappilleuse, Maison de vieux à Neuchâtel » le 25 novembre 1910. La boutique s’installe à la Rue du Neubourg 23, adresse restée inchangée jusqu’à aujourd’hui.

 

Dès le mois de décembre 1910 commence la récolte d’objets. Les bureaux de l’entreprise Suchard envoient des appels à donations et les dons de vêtements, meubles, ustensiles ménagers affluent bientôt. Le 2 janvier 1911, La Grappilleuse ouvre ses portes et rencontre un succès immédiat auprès de sa clientèle. Elle y trouve, outre des habits, chapeaux, chaussures et ustensiles de ménage, des meubles. Un article paru dans la Suisse Libérale le 19 janvier 1911, donc avant même un mois complet d’activité, dit ceci à propos de La Grappilleuse : « A peine quelques semaines se sont-elles écoulées depuis l’ouverture de cette philanthropique institution, et déjà elle a reçu des centaines d’objets très divers et elle en a revendu aussi pour plusieurs centaines de francs. […] La Grappilleuse a bien commencé ; on lui souhaite de continuer ainsi de se faire des amis nouveaux ; et rendre des services toujours multipliés. Son succès même prouve bien qu’elle répondait à un besoin. » Une année plus tard, le rapport d’activité de La Grappilleuse pour l’année 1911 constate qu’en « janvier, dès après l’ouverture de La Grappilleuse, le chiffre des ventes atteignait déjà des sommes respectables, et il est certain que si notre Maison de vieux avait trois fois plus d’objets à vendre, elle les écoulerait facilement. Une grande quantité de gens de la classe peu aisée, prennent en effet régulièrement le chemin de La Grappilleuse, et, souvent, y trouvent ce qu’ils cherchent.  […] La demande est plus grande que l’offre… »

Pendant les années qui suivent, La Grappilleuse continue à avoir le même succès. Cependant, les années de la Première Guerre mondiale commencent à entraver son bon fonctionnement. Ce n’est pas la clientèle qui manque - elle est toujours aussi fidèle - mais les donations. En effet, les appels à l’aide de l’extérieur se faisant de plus en plus pressants, les donations des personnes aisées vont aux pays qui souffrent de la guerre, de sorte que La Grappilleuse en reçoit de moins en moins. Des appels à donations sont faits dans le journal, mais cela ne change rien, la boutique n'a presque plus rien à vendre. En 1917, le comité doit décider de fermer La Grappilleuse pour la fin du mois d’octobre 1917. Elle restera fermée jusqu’en 1925, année en laquelle se forme un nouveau comité – s’y trouvent désormais quelques femmes, alors que le premier comité était exclusivement masculin – pour reprendre l’activité de La Grappilleuse. Sous le titre « Une résurrection : la ‘Grappilleuse’ », un article de journal paru dans cette année commente : « Les obstacles qui avaient obligé la Grappilleuse à cesser son activité ont heureusement disparu aujourd’hui. Convaincus de l’utilité très grande de cette institution, d’anciens et de nouveaux membres ont décidé de rouvrir les magasins du Neubourg. Les expériences faites pendant les années 1910 à 1917 ont démontré que la Grappilleuse était, à la condition d’être soutenue, à même de rendre des services nombreux et très appréciés. C’est pourquoi de nombreuses personnes ont estimé qu’il était de leur devoir de rétablir une œuvre aussi utile. » Dès sa réouverture, La Grappilleuse retrouve sa bonne marche. Elle reçoit régulièrement des objets et vêtements et fait chaque année un bénéfice qu’elle redistribue à des œuvres de bienfaisance. Elle va connaître des hauts et des bas. Notamment, pendant la Deuxième Guerre mondiale, le comité craint de devoir à nouveau fermer les portes de la Grappilleuse, ce qui ne sera pas nécessaire.

Dans les années 1990, La Grappilleuse connaît un succès croissant avec un pic des ventes de plus de 84'000 francs en 1993. Divers facteurs contribuent à cette évolution réjouissante : d’une part, le comité a décidé d’ouvrir le magasin tous les jours sauf le lundi et le dimanche. D’autre part, la société a changé. Les deuxième-mains ne sont plus uniquement visités par les couches les plus défavorisées, désormais, la clientèle provient de toutes les couches de la société. La conscience grandissante de l’impact environnemental délétère de la « fast fashion » a certainement contribué à cette évolution et le deuxième-main a perdu sa connotation négative : « C’est ouvert à tous ! Les étudiants sont à la recherche de fringue rigolotes et originales, les retraités de vêtements bon marché. Même les personnes assez aisées fréquentent notre magasin : c’est assez chic de porter du deuxième main de nos jours… » (Vivre la ville, 9 février 2015, cité in La Grappilleuse, Nouvelle Revue Neuchâteloise numéros 107 – 108, 27e année, automne/hiver 2010, note 40.)

Finalement, le facteur de succès le plus important de La Grappilleuse est sans doute l’investissement des bénévoles et le climat accueillant qu’elles créent dans la boutique. La boutique est un lieu social, un espace d’ouverture et de rencontre où chaque personne est reçue avec bienveillance. Souvent, l’écoute que l’équipe de La Grappilleuse peut offrir est tout aussi voire plus importante que la vente d’objets.

En plus de 100 ans d’existence, le mode fonctionnement de La Grappilleuse n’a pas changé : elle vend ce qu’elle reçoit à des sommes modiques et reverse les bénéfices à des œuvres d’utilité publique. La Grappilleuse a connu des hauts et des bas et a accompagné une profonde mutation de la société depuis sa fondation. Aujourd’hui, elle continue à assumer son rôle social et environnemental grâce aux donations et au grand engagement de nombreuses bénévoles.

 

Ce résumé s’est très largement inspiré de La Grappilleuse, Nouvelle Revue Neuchâteloise numéros 107 – 108, 27e année, automne/hiver 2010.

Nous recommandons cette publication très complète à toute personne qui souhaite en savoir plus sur l’histoire de La Grappilleuse, elle peut être achetée à la boutique.

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